A PROPOS DE ...
Alexandre Soljénitsyne, Deux siècles ensemble : 1795-1995*
« Mais quand même... »
PAR Antoine LÉVY
Avec la parution du deuxième tome des Deux siècles ensemble, Aleksandr Solženicyn a fini de dire ce qu'il avait à dire sur la question juive en Russie. Le premier tome, qui s'étend grosso modo du dernier partage de la Pologne (1795) à la révolution de 1917, avait reçu des échos mêlés en Occident1. On n'avait trop su comment le prendre, ce qui a rendu malaisé de le résumer. Était-ce un pur essai de rétrospective historique ? Un avatar de la « filosofija à la russe » abondamment pratiquée par les littérateurs du XIXe siècle2 ? Une chose était claire : il s'agissait d'histoire, et l'on était en présence d'une œuvre à thèse. Le contenu de cette thèse, en revanche, l'était beaucoup moins. La lecture du deuxième tome permet aujourd'hui de se faire une idée plus nette du sens de l'entreprise. Sans grande crainte de se méprendre sur les intentions de l'auteur, on est à même de saisir le mouvement général de la démonstration. C'est dire également qu'on peut revenir sur ses moments singuliers, et soulever à leur propos les questions qui méritent vraiment de l'être.
A. S. dresse le bilan de la présence juive en Russie ; il tient le compte des souffrances que les Juifs y ont endurées et de celles dont ils sont responsables.
Nous indiquons EF pour l'édition française du premier tome : Deux siècles ensemble, t. 1 : 1795-1995, Juifs et Russes avant la Révolution, trad. du russe Anne Kichilov, Georges Philippenko et Nikita Struve, Paris, Fayard, 2002-2003, 2 vol., 562 p., ISBN 2-213- 61 158-0 (br.) ; ER I réfère à l'édition russe, Двести лет вместе, M., Russkij puť, 2001. La traduction française du deuxième tome étant à ce jour inédite, nous traduisons nous-mêmes les passages cités en renvoyant à ER II, M., Russkij puť, 2002. [Trad. fr. du t. II : Juifs et Russes pendant la période soviétique (1917-1972), Paris, Fayard, 2003. ISBN 2-213-61518-7. N.dJ.r.]
1. H. Carrère d'Encausse en a fait un compte rendu des plus élogieux (« [...] exceptionnelle capacité à embrasser des périodes très longues [...] dans des fresques "à la Tolstoï" [...] grand courage intellectuel [...], sources irréfutables et très diverses [...] Soljénitsyne réussit à merveille [...] à montrer comment se forma l'image du Juif dans la conscience collective des Russes fraîchement christianisés », etc.) « Juif et Russes, une tragédie multisécu- laire », le Figaro, suppl. litt., 30 juin 2002. On lira avec intérêt l'analyse beaucoup plus circonspecte de C. Vaissié, « Soljénitsyne, les Juifs et la Révolution », Commentaire, n° 98, été 2002.
2. Cf. l'analyse de G. Nivat, « Alexandre Soljénitsyne, Двести лет вместе, lre partie », 2001, Cahiers du monde russe, t. 43, 2002, p. 784-788.
Rev. Étud. slaves, Paris, LXXV/3-4, 2004, p. 519-531.


















