أبو بكر
| Calife bien guidé | |
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ʿAbdullāh ibn Abī Quḥāfa |
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Mu'taq Utaiq Quhafah Fadra Qurayba Umm Amir |
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ʿAbdullah ibn Abi Quhafa (en arabe : عَبْدُ ٱللهِ إِبْنِ أَبِي قُحَافَةَ)[1],[2], plus connu sous sa kunya Abou Bakr (en arabe : أَبُو بَكْر) et surnommé As-Siddiq « le Véridique »[3], né vers 573 à La Mecque et mort le à Médine, est le beau-père du prophète de l'islam Mahomet et son plus proche ami. Il est le premier des quatre califes bien guidés et le premier calife de l'histoire.
Abou Bakr compte parmi les tout premiers musulmans et prêche l'islam auprès des polythéistes arabes. Très proche du prophète, il l'accompagne lors de l'hégire, participe à toutes ses campagnes militaire et dirige les prières en son absence. À sa mort en 632, Abou Bakr lui succède à la tête de la communauté musulmane en tant que premier calife.
Bien que son règne soit bref, il inclut des invasions victorieuses contre les deux empires les plus puissants de l'époque : les Sassanides et les Byzantins. Sa victoire décisive sur les forces rebelles arabes locales lors des guerres d'apostasie marque également un chapitre significatif de l'histoire islamique. Outre la politique, c'est durant son califat que s'entame la compilation écrite du Coran, à l'origine transmis principalement par voie orale. Avant de s'éteindre, il désigne Omar ibn al-Khattab comme son successeur. Il meurt de maladie après un règne de 2 ans, 2 mois et 14 jours. Il est le seul des quatre califes bien guidés à mourir de causes naturelles.
La tradition sunnite honore Abou Bakr comme le plus vertueux des hommes après les prophètes. À l'inverse, la tradition chiite duodécimaine conteste sa légitimité califale considérant qu'elle revenait de droit à Ahl al-Bayt (la famille du prophète).
Biographie
[modifier | modifier le code]Enfance
[modifier | modifier le code]Né à La Mecque vers 573, il fait partie d'une riche famille des Banu Taym, l'un des clans de la tribu Quraych[4]. Il est le fils d'Abu Quhafa (en) et Umm al-Khayr (en)[5].
Il passe son enfance comme la plupart des enfants arabes de l'époque, parmi les Bédouins qui se font appeler Ahl al-Baʿir (les gens du chameau) et développe une affection particulière pour ces animaux, jouant avec les chamelons et les chèvres. C'est cet amour pour les camélidés qui lui vaut le surnom Abou Bakr (« le père du jeune chameau »)[6],[7].
À l'image des autres enfants des riches familles marchandes mecquoises, Abou Bakr est lettré et se passionne pour la poésie. Il se rend chaque année au souk d'Oukaz (en) pour participer à des joutes poétiques. Doté d'une excellente mémoire, il a une grande connaissance de la généalogie des tribus arabes, de leur histoire et de leur vie politique[8].
Bien qu'il ait grandi dans l'environnement polythéiste de l'Arabie préislamique, il est rapporté qu'Abou Bakr n'a jamais adoré les idoles locales[9].
Une anecdote raconte qu'alors enfant, son père l'emmène à la Kaaba et lui demande de prier devant les idoles puis s'éloigne pour ses affaires laissant Abou Bakr seul. S'adressant à une idole, il dit : « Ô mon dieu, j'ai besoin de beaux vêtements, accorde-les moi ». Resté sans réponse, il s'adresse alors à une autre en disant : « Ô dieu, donne-moi de la nourriture délicieuse, vois comme j'ai faim ». L'idole restant de marbre, sa patience s'épuise : il ramasse une pierre et dit : « Je te vise avec cette pierre ; si tu es un dieu, protège-toi ». Il jette la pierre sur l'idole et quitte les lieux[10].
Vie à La Mecque et débuts de l'islam
[modifier | modifier le code]Conversion à l'islam
[modifier | modifier le code]Sur le retour d'un voyage d'affaires au Yémen, ses amis l'informent que lors de son absence, Mahomet s'est déclaré Messager d'Allah. Abou Bakr fait partie des premières personnes à accepter l'islam mais l'ordre exact varie selon les récits.
Certains sunnites et l'ensemble des chiites considèrent que la deuxième personne à s'être converti est Ali ibn Abi Talib, la première étant Khadija, l'épouse du prophète[11]. L'historien Ibn Kathir, dans son ouvrage Al-Bidaya wa-l-Nihaya, écarte toutefois cette version. Il affirme que si Khadija est la première femme à embrasser l'islam, Zayd ibn Harithah est le premier esclave affranchi à le faire et Ali le premier enfant. Ce qui ferait alors d'Abou Bakr le premier homme libre à embrasser l'islam[5],[12],[13],[14].
Au sein de sa famille, les réactions face à l'islam sont variables : son épouse Qutayla bint Abd al-Uzza (en) demeure polythéiste et il divorce d'elle tandis qu'il reste avec Umm Ruman qui devient musulmane. Tous ses enfants acceptent l'islam à l'exception de ʿAbd ar-Rahman (en) duquel il se désolidarise. La conversion d'Abou Bakr entraîne celle de nombreuses autres personnes ; il convainc ses amis les plus proches[15],[16] et présente l'islam à d'autres de telle sorte qu'ils acceptent la nouvelle religion. Parmi ceux qui se convertissent suite à sa da'wah (prédication) se trouvent[17] :
- Othman ibn Affan (futur troisième calife)
- Zubayr ibn al-Awwam
- Talha ibn Ubayd Allah
- Abd al-Rahman ibn Awf
- Sa'd ibn Abi Waqqas
- Abu Ubayda ibn al-Jarrah
- Abu Salama (en)
- Khalid ibn Sa'id (en)
Les sept premiers font partie, avec Abou Bakr, des dix compagnons promis au paradis.

Persécutions et affranchissement des esclaves
[modifier | modifier le code]Durant les trois années qui suivent l'arrivée de l'islam, les musulmans gardent leur foi secrète. En 613, selon la tradition islamique, Dieu ordonne au prophète d'appeler ouvertement les gens à l'islam et Abou Bakr est le premier à prononcer un discours invitant à lui prêter allégeance[18]. Dans un excès de colère, des hommes de la tribu de Quraych se jettent sur Abou Bakr et le battent violemment jusqu'à ce qu'il perde connaissance[19]. Suite à cet incident, sa mère se convertit à l'islam. Si son clan le défend, ce n'est pas le cas de l'ensemble de la tribu et Abou Bakr subit de nombreuses persécutions de la part de cette dernière.
Son adhésion marque aussi un tournant sociétal. À La Mecque, où l'esclavage est une pratique courante, de nombreux esclaves embrassent l'islam. Contrairement aux hommes libres qui bénéficient de la protection de leur clan, les esclaves se retrouvent démunis et subissent de lourdes persécutions. Par compassion, il décide d'en acheter huit d'entre eux pour 40 000 dinars et de les affranchir[20],[21]. Le plus célèbre d'entre eux est Bilal ibn Rabah, qui deviendra plus tard le premier muezzin. Parmi les autres hommes figurent Abou Fukayha, Ammar ibn Yasir et Amir ibn Fuhayra ; tandis que les femmes affranchies sont Lubaynah, Al-Nahdiah, Umm Ubays et Harithah bint al-Muammil. La plupart des esclaves libérés par Abou Bakr sont soit des femmes, soit des hommes âgés ou fragiles[22]. Lorsque son père lui demande pourquoi il n'affranchit pas des esclaves jeunes et vigoureux qui pourraient lui servir, Abou Bakr répond qu'il libère ces personnes pour l'amour de Dieu, et non pour son propre intérêt.
Dernières années à La Mecque
[modifier | modifier le code]En 617, les Quraychites imposent un boycott aux Banu Hachim, le clan de Mahomet. Toutes les relations sociales avec eux sont rompues et ils se retrouvent isolés dans un ravin à l'écart de La Mecque[23]. Auparavant, de nombreux musulmans avaient émigré en Abyssinie (actuelles Éthiopie et Érythrée). Abou Bakr, se sentant affligé, part pour le Yémen afin d'atteindre l'Abyssinie. Sur le chemin il croise un ami, Ad-Dughna, chef de la tribu de Qarah, qui l'invite a solliciter sa protection contre Quraych. Soulagé, il retourne à La Mecque. Mais sous la pression des Quraychites, Ad-Dughna se retrouve rapidement contraint de renoncer à sa protection et la tribu est de nouveau libre de persécuter Abou Bakr.
L'année 620 marque le décès de deux proches du prophète : son oncle et protecteur, Abou Talib, ainsi que son épouse Khadija. La fille d'Abou Bakr, Aïcha, est alors fiancée à Mahomet ; il est toutefois décidé que la cérémonie de mariage proprement dite se tiendrait plus tard. La même année, Abou Bakr est le premier à témoigner de la véracité des événements de l'Isra et Miʿraj[24].
Vie à Médine et rôle militaire durant la vie du Prophète
[modifier | modifier le code]Émigration vers Médine
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En 622, suite à l'invitation des musulmans de Yathrib (future Médine), Mahomet autorise ses partisans à y émigrer et le départ s'effectue par groupes successifs. Ali est le dernier à rester à La Mecque, chargé de rembourser les dettes contractées par les musulmans ; il est célèbre pour avoir dormi dans le lit du prophète lorsque les Quraychites, menés par Ikrima ibn Amr, tentèrent d'assassiner ce dernier dans son sommeil. Pendant ce temps, Abou Bakr accompagne Mahomet vers Médine. En raison du danger représenté par Quraych, ils n'empruntent pas la route principale mais se déplacent dans la direction opposée, trouvant refuge dans une grotte du mont Thawr (en), à environ huit kilomètres au sud de La Mecque.
Abdullah (en), le fils d'Abou Bakr, écoute les plans et les discussions des Quraychites et apporte les nouvelles aux fugitifs dans la grotte la nuit venue. Asma, la fille d'Abou Bakr, leur apporte des repas chaque jour[25]. Amir, un serviteur d'Abou Bakr, ramène chaque nuit un troupeau de chèvres à l'entrée de la grotte pour qu'elles puissent être traites. Alors que les Quraychites envoient des patrouilles de recherche dans toutes les directions, l'une d'elles s'approche de l'entrée de la grotte mais ne parvient pas à les voir. Abou Bakr est mentionné à ce sujet dans le Coran au verset 40 de la sourate At-Tawba :
« Si vous ne lui portez pas secours... Allah l’a déjà secouru, lorsque ceux qui avaient mécru l’avaient banni, deuxième de deux. Quand ils étaient dans la grotte et qu’il disait à son compagnon : “Ne t’afflige pas, car Allah est avec nous.” [...] »
Vie à Médine
[modifier | modifier le code]Abou Bakr s'installe d'abord chez Kharijah ibn Zaid al-Ansari à Sunh, un faubourg de Médine, puis achète une maison près de celle de Mahomet une fois sa famille arrivée dans la ville[26]. De nombreux émigrants tombent malades à leur arrivée dû au climat humide de Médine, contrastant avec le climat sec de La Mecque. Abou Bakr contracte une fièvre pendant plusieurs jours et se fait soigner par Kharijah et sa famille. À La Mecque, Abou Bakr était grossiste en tissus ; il reprend cette activité et ouvre son nouveau magasin à Sunh, d'où il approvisionne le marché de Médine. Ses affaires prospèrent rapidement. En 623, sa fille Aïcha, déjà promise, rejoint le foyer du prophète après une cérémonie de mariage simple, renforçant davantage le lien entre les deux hommes[27].

En 624, Abou Bakr participe à la bataille de Badr, la première bataille entre les musulmans et les polythéistes mecquois de Quraych. Il ne combat probablement pas directement au front, mais assure plutôt la garde de la tente du prophète de l'islam. Lorsque plus tard Ali demande aux compagnons qui est le plus brave des hommes et qu'ils le désignent lui-même, Ali rétorque :
Non, Abou Bakr est le plus brave. À la bataille de Badr, nous avions préparé un pavillon pour le prophète, mais quand il fallut se porter volontaire pour le garder, seul Abou Bakr s'avança. Épée au poing, il se tint aux côtés du Messager de Dieu et le protégea des infidèles en attaquant quiconque osait s'avancer dans sa direction. Il est donc le plus brave des hommes[28].
Bataille d'Uhud
[modifier | modifier le code]En 625, il participe à la bataille d'Uhud, ou cours de laquelle il se blesse. Avant le commencement des combats, son fils Abd ar-Rahman, à l'époque encore polythéiste et combattant pour les Quraychites, s'avance et le défie en duel. Abou Bakr accepte, mais le prophète l'en empêche[29]. Les musulmans perdent l'avantage lorsque la cavalerie de Khalid ibn al-Walid attaque les musulmans par l'arrière, entraînant leur défaite[30],[31].
D'après les récits sunnites, deux anneaux du casque de Mahomet s'enfoncent dans ses joues au cours de la bataille. Abou Bakr s'avance pour les extraire, mais Abou Oubayda ibn al-Jarrah lui demande de le laisser s'en charger, perdant deux incisives pour y parvenir. Par la suite, Abou Bakr et d'autres compagnons conduisent le prophète en lieu sûr[27].
Bataille de la Tranchée
[modifier | modifier le code]En 627, il participe à la bataille de la Tranchée ainsi qu'au siège des Banu Qurayza[27]. Sur les conseils de Salman le Perse, les musulmans creusent un fossé divisé en plusieurs secteurs et le prophète poste un contingent pour garder chacun d'eux dont l'un est placé sous le commandement d'Abou Bakr. L'ennemi multiplie les assauts pour tenter de franchir le fossé mais ils sont tous repoussés. Une mosquée, nommée plus tard « Masjid-i-Siddiq »[32], est construite à l'endroit même où Abou Bakr a repoussé les charges ennemies[27].
Bataille de Khaybar
[modifier | modifier le code]L'oasis de Khaybar compte huit forteresses, dont la plus puissante et la mieux gardée est celle d'Al-Qamus. Mahomet y envoie Abou Bakr avec un groupe de guerriers pour tenter de s'en emparer, mais ils n'y parviennent pas. Mahomet y envoie ensuite Omar, mais son groupe échoue aussi[33],[34],[35], puis Ali, qui défait le chef ennemi, Marhab (en), et capture la place forte[36],[37].
Expédition d'Abou Bakr as-Siddiq
[modifier | modifier le code]Abou Bakr dirige une expédition militaire qui porte son nom en . Sur ordre de Mahomet, il mène un détachement dans le Nejd[38]. Au cours de cet affrontement, de nombreux adversaires sont tués ou faits prisonniers[39]. Cet événement est rapporté dans le recueil de hadiths Sunan Abi Dawud.
Prise de La Mecque et dernières batailles
[modifier | modifier le code]En 629, le prophète envoie Amr ibn al-As à Dhat as-Salasil, puis dépêche Abou Oubayda ibn al-Jarrah en renfort. Abou Bakr et Omar servent sous le commandement de ce dernier lors de cette expédition victorieuse[40].
En 630, lors de la conquête de La Mecque, Abou Bakr fait partie de l'armée musulmane[41]. Peu avant la prise de la ville, son père (en) se convertit à l'islam[42].

La même année, l'armée musulmane tombe dans une embuscade tendue par des archers de tribus locales dans la vallée de Hunayn (en), à environ dix-huit kilomètres au nord-est de La Mecque. La surprise provoque la panique et la fuite de l'avant-garde. Dans la confusion générale, Mahomet reste ferme, entouré de seulement neuf compagnons dont Abou Bakr. Sur ordre du prophète, son oncle Al-Abbas hurle de toute ses forces : « Ô musulmans, venez vers le Prophète de Dieu ! ». Une fois regroupés, les musulmans lancent une charge et les tribus sont mises en déroute et s'enfuient vers Autas. Mahomet poste un contingent pour garder le col de Hunayn et mène le gros de l'armée vers Autas.
Sur les lieux, estimant qu'une résistance prolongée est inutile et ne pouvant résister à l'assaut musulman, les tribus lèvent le camp et se retirent à Taëf. Mahomet charge alors Abou Bakr de mener l'attaque contre la ville. Les tribus se retranchent dans leur fort et refusent le combat à découvert. Les musulmans utilisent des catapultes et tentent également une formation en tortue, sans résultat tangible. Le siège s'éternise pendant deux semaines sans que le fort ne montre de signe de faiblesse. Le prophète réunit alors un conseil de guerre où Abou Bakr conseille de lever le siège, suggérant que Dieu saura organiser la chute de la forteresse. Ce conseil est accepté et, en décembre, le siège de Taëf est levé et l'armée musulmane retourne à La Mecque. Quelques jours plus tard, Malik ibn Awf (en), le commandant adverse, se rend à La Mecque et se convertit à l'islam.
Mort du Prophète
[modifier | modifier le code]Plusieurs traditions concernant les derniers jours de Mahomet soulignent la profonde amitié et la confiance qui l'unissaient à Abou Bakr[47]. Alors que sa fin approche, se trouvant dans l'incapacité de diriger la prière comme à son habitude, il ordonne alors à Abou Bakr de prendre sa place, ignorant les inquiétudes de ʿAïcha qui craignait que son père ne soit trop sensible pour cette fonction. Un matin lors de la prière de l'aube, alors que le prophète entre dans la salle de prière, Abou Bakr tente de reculer pour lui laisser sa place habituelle mais il lui fait signe de continuer.
À la même période, le prophète monte en chaire et s'adresse à l'assemblée : « Dieu a donné à son serviteur le choix entre ce monde et ce qui est auprès de Dieu, et il a choisi ce dernier ». Comprenant qu'il n'avait plus longtemps à vivre, Abou Bakr s'exclame : « Non, nous et nos enfants serions ta rançon ». Mahomet console son ami et ordonne que toutes les portes menant à la mosquée soient fermées, à l'exception de celle menant à la maison d'Abou Bakr, déclarant : « Je ne connais personne qui soit pour moi un meilleur ami que lui[48] ».
À sa mort, la communauté musulmane est sous le choc. Omar, particulièrement affecté, refuse d'y croire et déclare que Mahomet est seulement parti consulter Dieu et qu'il reviendra bientôt, menaçant quiconque affirmerait le contraire[49]. Abou Bakr, de retour à Médine, calme Omar en lui montrant le corps du prophète pour le convaincre de son décès[50]. Il s'adresse ensuite à la foule rassemblée à la mosquée par ces mots célèbres :
« Que celui qui adorait Muhammad sache que Muhammad est mort. Mais que celui qui adore Allah sache qu'Allah est vivant et immortel. »
Il conclut son discours en récitant des versets du Coran[49] :
« En vérité, tu mourras et ils mourront eux aussi » (39:30) « Muhammad n'est qu'un messager ; des messagers avant lui sont passés. S'il mourait donc, ou s'il était tué, retourneriez-vous sur vos talons ? Quiconque retourne sur ses talons ne nuira en rien à Allah ; et Allah récompensera ceux qui sont reconnaissants » (3:144).
Califat
[modifier | modifier le code]La Saqifa
[modifier | modifier le code]Au lendemain immédiat de la mort du prophète, les Ansar se réunissent à la Saqifa (auvent) du clan des Banu Sa'ida (en) dans l'optique de désigner un nouveau chef de la communauté musulmane parmi eux[51],[52], en excluant délibérément les Muhajirun (émigrés), bien que cela ait par la suite fait l'objet de débats[53].
Abou Bakr et Omar, craignant une scission, se hâtent de rejoindre l'assemblée. À son arrivée, Abou Bakr s'adresse aux hommes réunis les avertissant que l'élection d'un chef en dehors de la tribu du prophète, Quraych, risquerait de provoquer des dissensions, car eux seuls inspirent suffisamment le respect nécessaire au sein de la communauté. Il prend alors Omar et Abou Oubayda par la main et les propose aux Ansar comme choix potentiels pour la succession. Habab ibn Mundhir, un vétéran de la bataille de Badr, s'y oppose et suggère que les Quraychites et les Ansar choisissent chacun un chef parmi les leurs pour gouverner conjointement. La situation s'envenime suite à cette proposition et des disputes éclatent au sein de l'assemblée[53].
L'orientaliste écossais William Muir livre l'observation suivante sur la situation : « Le moment était critique. L'unité de la foi était en jeu. Un pouvoir divisé s'effondrerait, et tout pourrait être perdu. Le manteau du Prophète devait échoir à un successeur, et à un seul. La souveraineté de l'Islam exigeait un califat indivis, et l'Arabie n'accepterait aucun maître qui ne soit issu des Quraychites[54]. »
Omar saisit alors précipitamment la main d'Abou Bakr et lui prête serment d'allégeance, ce qui est suivi par le reste des hommes présents[4],[3]. À la suite de la Saqifa, Abou Bakr est quasi universellement accepté comme chef de la communauté musulmane sous le titre de Calife (en arabe : خليفة رسول الله : Khalīfat rasūl Allāh « successeur de l'envoyé de Dieu »). Cependant, il fait face à une certaine contestation en raison de la précipitation des événements. Plusieurs compagnons, dont le plus éminent est Ali, tardent initialement avant de reconnaître officiellement son autorité.
La tradition chiite narre une version différente : elle soutient qu'Ali avait été préalablement désigné comme héritier par Mahomet et que cette élection allait à l'encontre de la volonté de ce dernier[55]. Abou Bakr envoie plus tard Omar s'entretenir avec Ali, ce qui donne lieu à une confrontation qui pourrait avoir été marquée par la violence. Néanmoins, après six mois, le groupe finit par faire la paix avec Abou Bakr et Ali lui prête serment d'allégeance[51].
Début de règne
[modifier | modifier le code]Après avoir assumé la fonction de calife, le premier discours d'Abou Bakr s'énonce comme suit
« J'ai reçu autorité sur vous, bien que je ne sois pas le meilleur d'entre vous. Si j'agis bien, aidez-moi ; si je fais le mal, rectifiez ma voie. La sincérité envers la vérité est une loyauté, et le mépris de la vérité est une trahison. Le faible parmi vous sera fort à mes yeux jusqu'à ce que je lui aie assuré ses droits, si Dieu le veut ; et le fort parmi vous sera faible à mes yeux jusqu'à ce que je lui aie arraché les droits d'autrui, si Dieu le veut. Obéissez-moi tant que j'obéirai à Dieu et à Son Messager. Mais si je désobéis à Dieu et à Son Messager, vous ne me devrez plus aucune obéissance. Levez-vous pour votre prière, que Dieu vous fasse miséricorde. »
— D'après Ibn Kathir, Al-Bidaya wa-l-Nihaya, 6:305–306
Le règne d'Abou Bakr dure vingt-sept mois, au cours desquel il écrase les révoltes des tribus arabes à travers toute la péninsule lors des guerres de Ridda. Dans les derniers mois de son règne, il envoie Khalid ibn al-Walid mener des conquêtes contre l'Empire sassanide en Mésopotamie et contre l'Empire byzantin en Syrie. Ces campagnes initient une trajectoire historique, poursuivie plus tard par Omar et Othman, menant en quelques décennies seulement à la formation de l'un des plus grands empires de l'histoire[56]. Selon Tabari, Abu Bakr aurait ordonné à ses soldats :
« Évitez la trahison. Si vous faites du butin, ne dérobez rien. Si vous êtes victorieux, ne tuez ni les femmes ni les enfants sans armes. Ne détruisez rien, ne coupez pas les arbres fruitiers, n'égorgez pas le bétail, à l'exception de ce que vous mangez. Il y a en Syrie, des prêtres chrétiens qui ne cherchent querelle à personne. Ne les inquiétez pas et ne tuez aucun d'entre eux[57]. »
Bien qu'il ait eu peu de temps à consacrer à l'administration de l'État, les affaires publiques restent stables sous son califat. Sur les conseils d'Abou Oubayda et Omar, il accepte de percevoir un salaire du trésor public afin de cesser son commerce de tissus et de se consacrer pleinement à sa fonction.
Guerres d'apostasie
[modifier | modifier le code]Des troubles apparaissent rapidement après l'accession d'Abou Bakr au pouvoir : plusieurs tribus arabes lancent des révoltes, menaçant l'unité et la stabilité de l'État. Ces insurrections, ainsi que la riposte du califat, sont collectivement désignées sous le nom de guerres de Ridda (« guerres d'apostasie »)[58].
On retrouve deux mouvements d'opposition distincts. Le premier remet en cause à la fois le pouvoir politique du califat naissant et l'autorité religieuse de l'islam par l'acclamation d'idéologies rivales. Cette opposition est menée par différents chefs politiques s'attribuant le titre de prophète[58] :
- Tulayha ibn Khuwaylid (en) à la tête des Banu Asad ;
- Musaylima, dit « le Menteur », à la tête des Banu Hanifa ;
- Sajah (en) à la tête des Banu Taghlib et des Banu Tamim[59] ;
- Abhala ibn Kaʿb al-Aswad (en) à la tête des Al-Ansi (en).
Dans l'historiographie islamique, ces dirigeants sont qualifiés de « faux prophètes »[58].
Le second type de contestation est strictement politique. Certaines de ces révoltes prennent la forme d'une rébellion fiscale (refus de payer la zakat) dans le Nejd, parmi des tribus telles que les Banu Fazara et les Banu Tamim. D'autres dissidents, bien qu'initialement alliés aux musulmans, profitent de la mort du prophète pour tenter de restreindre l'expansion du nouvel État islamique. Parmi eux figurent une partie des tribus de Rabiʿa ibn Nizar en Arabie orientale, les Azd en Oman, ainsi que les Kinda et les Khawlan au Yémen[58].
Abou Bakr, comprenant que le maintien d'un contrôle ferme sur les tribus disparates d'Arabie est primordial à la survie de l'État, réprime ces insurrections par la force militaire. Il dépêche Khalid ibn al-Walid avec un corps de troupes pour soumettre les soulèvements du Nejd et celui de Musaylima, qui représente la menace la plus sérieuse. Ce dernier est défait au cours de la bataille d'Al-Yamama[60],[4]. Il envoie Shurahbil ibn Hasana et Al-Ala ibn al-Hadrami au Bahreïn, tandis qu'Ikrimak, Hudhayfah al-Bariqi et Arfajah reçoivent l'ordre de conquérir l'Oman. Enfin, Al-Muhajir ibn Abi Umayya et Khalid ibn Asid sont envoyés au Yémen pour aider le gouverneur local à rétablir le contrôle.
Abou Bakr a également recours à la diplomatie. À l'instar du prophète avant lui, il utilise des alliances matrimoniales et des incitations financières pour rallier les anciens ennemis au califat. En exemple, un membre des Banu Hanifa ayant rallié le camp musulman est récompensé par l'octroi d'un domaine foncier. De même, un rebelle des Kinda nommé Al-Ashʿath, après s'être repenti et revenu en islam, reçoit des terres à Médine ainsi que la main de la sœur d'Abou Bakr, Umm Farwa[58].
En réussissant à réprimer ces insurrections, Abou Bakr poursuit la consolidation politique entamée sous la direction de Mahomet. À la fin des guerres, il établit une hégémonie islamique sur l'ensemble de la péninsule Arabique[58].
Expéditions en Mésopotamie, en Perse et en Syrie
[modifier | modifier le code]L'Arabie désormais unie sous un État centralisé doté d'une armée redoutable, la région apparaît comme une menace potentielle pour les voisins sassanides et byzantins. Il est possible qu'Abou Bakr, estimant inévitable qu'une de ces puissances lance une frappe préventive contre le jeune califat, décide de porter lui-même le premier coup. Quelles que soient ses motivations, des forces restreintes sont dépêchées en Irak et en Palestine en 633, s'emparant de plusieurs villes. Bien que les Sassanides et les Byzantins soient certains de riposter, Abou Bakr a des raisons d'être confiant : les deux empires sont militairement épuisés par des siècles de guerres réciproques, rendant probable que toute force envoyée contre les musulmans soit affaiblie et diminuée[61].
Un autre avantage encore plus déterminant réside dans le zèle des combattants musulmans, reposant en partie sur leur certitude de la justesse de leur cause. De plus, la conviction générale est que la communauté doit être défendue à tout prix. Bien qu'Abou Bakr ait initié ces premiers conflits qui aboutiront plus tard aux conquêtes islamiques de la Perse et du Levant, il ne vit pas assez longtemps pour voir ces régions conquises, laissant cette tâche à ses successeurs[61].

Préservation du Coran
[modifier | modifier le code]Abou Bakr joue un rôle déterminant dans la préservation du Coran sous forme écrite. Après la victoire coûteuse contre Musaylima lors de la bataille d'al-Yamama en 632, Omar constate la perte au combat de près de cinq cents huffaz (pluriel de hafiz, terme désignant celui qui a mémorisé l'intégralité du Coran). Craignant que le texte ne soit perdu ou altéré, Omar demande à Abou Bakr d'autoriser la compilation et la conservation de celui-ci dans un format écrit. Le calife hésite initialement, déclarant : « Comment pouvons-nous faire ce que le Messager de Dieu, que la paix et la bénédiction de Dieu soient sur lui, n'a pas fait lui-même ? » Il finit toutefois par accepter et charge Zayd ibn Thabit, qui a été l'un des scribes de Mahomet, de compiler les versets. Les fragments sont récupérés de toutes parts : sur des nervures de palmes, des morceaux de cuir, des tablettes de pierre et du « cœur des hommes » (la mémoire). Le travail collecté est transcrit sur des feuilles et vérifié avec les mémorisateurs du Coran[62],[63]. Le codex terminé, appelé le Mus'haf (en), est présenté à Abou Bakr qui, avant sa mort, le lègue à son successeur Omar. À la mort de ʿOmar, le Mus'haf est confié à sa fille Hafsa, l'une des épouses de Mahomet[64]. C'est ce volume, qui sert de base au prototype de ʿOthman, dont plusieurs exemplaires sont ensuite copiés et envoyés dans les grandes cités de l'Empire[63].
Décès
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Le , Abou Bakr tombe malade[65]. Atteint d'une forte fièvre, il reste alité. Alors que son état s'aggrave et qu'il sent sa fin proche, il fait appeler Ali et lui demande de procéder à son lavage funéraire, comme ce dernier l'avait fait pour le prophète.
Soucieux d'éviter que sa succession ne devienne une source de dissensions après sa mort, Abou Bakr décide de désigner lui-même son successeur. Il porte son choix sur Omar ibn al-Khattab puis consulte plusieurs compagnons à ce sujet ; certains approuvent ce choix, d'autres s'en inquiètent en raison du caractère rude de ʿOmar.
Abou Bakr dicte alors ses dernières volontés à Othman[66] :
« Au nom de Dieu, le Très Miséricordieux. Voici le testament d'Abou Bakr ibn Abi Quhafa, à l'heure où il quitte ce monde pour entrer dans l'autre ; une heure où l'infidèle doit croire et le méchant se convaincre de ses mauvaises voies. Je désigne Omar ibn al-Khattab comme mon successeur. Écoutez-le et obéissez-lui. S'il agit avec droiture, confirmez ses actions. Mes intentions sont bonnes, mais je ne peux prévoir l'avenir. Cependant, ceux qui agiront mal devront en rendre compte sévèrement dans l'au-delà. Adieu. Que vous soyez à jamais accompagnés de la faveur de la bénédiction divine. »
Omar dirige la prière funéraire et Abou Bakr est enterré à Médine aux côtés du prophète Mahomet, à droite de sa tombe, aujourd'hui dans l'enceinte de la Mosquée du Prophète[67].
« Abou-Bekr avait exprimé le désir d'être enterré à côté du Prophète, de manière que sa tête fût à la hauteur des épaules de Mo'hammed. »
— d'après Tabari, traduit par H. Zotenberg, Histoire des prophètes et des rois
Apparence physique
[modifier | modifier le code]L'historien Tabari, concernant l'apparence d'Abou Bakr, rapporte l'échange suivant entre Aïcha et son neveu paternel, Abdullah ibn Abd ar-Rahman :
Alors qu'elle se trouve dans son palanquin et voit passer un homme parmi les Arabes, elle s'exclame : « Je n'ai jamais vu d'homme ressemblant autant à Abou Bakr que celui-ci. » Nous lui demandons alors : « Décris-nous Abou Bakr. » Elle répond : « Un homme frêle, au teint blanc, à la barbe fine et au dos voûté. Son pagne ne tenait pas et tombait sur ses hanches. Il avait le visage émacié, les yeux enfoncés, le front proéminent et les articulations tremblantes[68]. »
S'appuyant sur une autre source, Tabari le décrit plus précisément :
« Il est de teint blanc mêlé de jaune, de bonne stature, frêle, voûté et mince. Grand comme un tronc de palmier, il a le nez aquilin, le visage maigre, les yeux enfoncés, les jambes fines et les cuisses fortes. Il a pour habitude de se teindre la barbe avec du henné et de la teinture noire[68]. »
Relations avec Mahomet
[modifier | modifier le code]Abou Bakr était le compagnon du Prophète depuis le début de la révélation jusqu'à sa mort. Ce dernier a pris maintes fois sa défense :
« N'allez-vous pas laisser tranquille mon compagnon ! N'allez-vous pas cesser, et laisser tranquille mon compagnon ! Lorsque je vous ai dit : " Ô peuple, je suis le Messager d'Allah auprès de vous ! Vous m'avez répondu : " Menteur !", sauf Abou Bakr qui, lui, m'a cru »
— rapporté par Abou ad-Darda dans le recueil Sahih al-Bukhari
« Quand j'ai invité les gens à embrasser l'islam, tous ont pris un temps de réflexion et d'hésitation, excepté Abou Bakr : il ne s'est pas retenu, et n'a pas hésité »
— Rapporté par Ibn Ishaq
Famille
[modifier | modifier le code]- Père : Abu Quhafa Othman Ibn Amir (en)
- Mère : Umm al-Khayr Salma bint Sakhar (en)
- Frère : Mu'taq
- Frère : Utayq (présumé le plus jeune)
- Frère : Quhafah
- Sœur : Fadrah
- Sœur : Qurayba
- Sœur : Umm Amir
- Lui-même : Abu Bakr Abdullah (présumé l'aîné de la fratrie)
- Épouse : Qutaylah bint Abd al-Uzza (en) (divorcée vers 610)
- Fille : Asma
- Petit-fils : Abdullah ibn az-Zubayr, premier-né des Muhajirun et calife de La Mecque (683-692)
- Petit-fils : Urwah ibn az-Zubayr, historien
- Arrière-petit-fils : Hisham ibn Urwah
- Fils : Abdullah (en)
- Fille : Asma
- Épouse : Umm Ruman bint Amir Al Kinaniyyah
- Beau-fils issu d'un précédent mariage : Tufayl Ibn Abdullah
- Fils : Abd ar-Rahman (en)
- Petit-fils : Abdullah
- Petit-fils : Muhammad Abu Atiq
- Petite-fille : Hafsa
- Fille : Aïcha, épouse du prophète Muhammad
- Épouse : Asma bint Umais (en) (d'abord épouse de Jaʿfar ibn Abi Talib, puis après le décès d'Abou Bakr, de ʿAli)
- Fils : Muhammad
- Petit-fils : Al-Qasim (en)
- Arrière-petite-fille : Umm Farwah
- Arrière-arrière-petit-fils : Jaʿfar as-Sadiq
- Arrière-petite-fille : Umm Farwah
- Petit-fils : Al-Qasim (en)
- Fils : Muhammad
- Épouse : Habibah bint Kharijah
- Fille : Umm Kulthum (en)
- Épouse : Qutaylah bint Abd al-Uzza (en) (divorcée vers 610)
Dans la culture populaire
[modifier | modifier le code]- 2012 : Omar, série télévisée d'Hatem Ali. Abou Bakr est interprété par l'acteur syrien Ghassan Massoud.
- 2021 : La Dame du Paradis, film britannique d'Eli King. Écrit par le religieux chiite Yasser al-Habib, le film décrit la lutte de succession de Mahomet qui permit à Abou Bakr As-Siddiq de prendre le pouvoir. Suivant un point de vue pro-chiite, ce dernier y est décrit comme un guerrier sanguinaire qui accède au pouvoir par la ruse et la violence[69].
Notes et références
[modifier | modifier le code]- ↑ arabe : abū bakr aṣ-ṣiddīq ben abī quḥāfa
- ↑ Une interprétation, généralement considérée comme erronée, consiste à donner au nom le sens de « père de la jeune fille pure » (bikr), dans la mesure où Aïcha était vierge quand Mahomet l'a épousée.
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Voir aussi
[modifier | modifier le code]Articles connexes
[modifier | modifier le code]Liens externes
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